lundi 8 décembre 2025

WE2 - Annexe 3

 










Jeux (en 4 équipes de, environ 10 mn) :

autre éléments : (initialements découpés donc a remettre dans l'ordre....)














WE2 - Annexe 2




Introduction Métaphysique du temps par Lucile  :
  ( 
Texte & illustrations )  

«  Dieu  prend son temps : un Dieu pour créer »

C’est donc l’intitulé du we ! Sans vouloir critiquer l’équipe qui a travaillé sur le programme de l’année nous allons d’abord nous amuser à déconstruire cette affirmation !

Dieu prend son temps ? Dieu est t-il dans le temps  de la même façon que nous ? Dieu a-t-il un portable un réveil, s’accorde il des délais comme nous au réveil pour prendre un peu plus de temps ? 

Nous nous interrogerons aussi sur le temps. Peut on vraiment prendre le temps s’en saisir, comme on prend le train ou comme on prend son petit déjeuner ?

Troisième question est ce que le temps est l’espace de la création ? Le temps n’est –il pas ce qui nous échappe nous fille entre les doigts ? N’emporte -il pas avec lui nos créations ? Rend il vain ce que nous pourrions créer ?

Nous aborderons tout d’abord la question du temps, puis celle de Dieu en lien avec le temps et la question du temps et de la création.

I Le Temps

A Les mots du temps (tempus, Chronos Kairos Aion)

B Les philosophies du temps

Rappel : opposition entre le temps linéaire et le temps cyclique

I Le temps comme ordre cosmique

a)      Héraclite, les stoïciens Marc Aurèle

b)      Le temps linéaire :Helmut Rosa

II le temps intérieur :

c)      St Augustin

d)       Pascal

II Et Dieu dans le temps et la création ?

A Approche théologique de Dieu

B La patience de Dieu

III Comment articuler temps liberté et création ?

I La création  et le temps

 II Le temps et la liberté

III Créer dans le temps et créer le temps dans la Bible

Conclusion

 

I Le temps

A Approche  sémantique : les mots du temps

De nombreux mots sont formés à partir du mot temps !

Les mots du temps : Temporel temporalité  contemporain, intemporel, intempestif, intempérie,  tempête printemps, longtemps, ou encore contretemps, mi-temps.

Etymologie :

a)       Tempus (latin) temporis 

le nom est formé sur la racine indo-européenne *TEM- / TEMP-, qui exprime l’idée de « découper ».

L’image du cadran solaire qui « découpe » littéralement le temps permet de comprendre le sens fondamental de cette racine.

Le temps comme découpage, mesure, succession.
Un temps objectif, mesurable, structurant

Dans la même famille étymologique et sémantique, le nom latin féminin tempestas désigne à la fois le moment, la saison et l’état de l’atmosphère, bon ou mauvais. On le retrouve dans le nom « tempête », synonyme de « mauvais temps ».

Ce sens s’est progressivement ajouté au nom français TEMPS qui en est venu à désigner aussi l’état de l’atmosphère,  le temps météorologique (bon ou mauvais) ressenti à un moment donné, dans un lieu donné .  Les allemands et les anglais ont fait un autre choix  avec la racine germanique qui a donné weather wetter . les français ont fusionné les deux mots. 

 On explique que l’expression primum tempus, utilisée par les Romains pour désigner « le premier temps de l’année », c’est-à-dire la première saison, a donné le nom français « printemps ».

Quant à l’adjectif latin tempestivus, qui s’applique à « ce qui vient à temps », on le retrouve dans l’adjectif français « intempestif » avec son sens contraire (préfixe in-) pour qualifier « ce qui ne vient pas au bon moment ».

 Rappel : tempus : 

Idée fondamentale -> Le temps comme découpage, mesure, succession.
Un temps objectif, mesurable, structurant.

b)      Second mot du temps :   2. Χρόνος – Chrónos (grec)

 

C'est la personnification primordiale du Temps dans la mythologie grecque, souvent représenté comme un vieil homme avec une longue barbe (le "Père Temps")

Étymologie

  • Grec ancien χρόνος : temps, durée, succession.
  • Peut dériver d’une racine indo-européenne ghr-, liée à “user, passer”.

Idée fondamentale    Le temps chronologique, quantitatif, continu.
C’est le temps qui s’écoule de manière uniforme : minutes, heures, jours…

Chronos désigne le temps tel qu’il s'écoule, qui peut être compté et mesuré : secondes, minutes, années.

Caractéristiques de Chronos

·         linéaire

·         continu

·         mesurable

·         séquentiel (“un événement après l’autre”)

·         objectif : il s’applique à tous de la même manière

C’est le temps des horloges.

Celui qui “passe”, qui vieillit, qui conduit à la finitude.

c) Troisième mot du temps :   3. Καιρός – Kairós (grec)



 

Étymologie

  • Grec καιρός : moment opportun, point précis.
  • Probable racine indo-européenne ker- = “couper, percer”, évoquant l’idée de point d’impact, instant décisif.

kairos est le dieu grec du "bon moment". Il était représenté avec des cheveux longs sur le devant, mais chauve derrière, signifiant qu'il faut le saisir par le toupet quand il passe, car une fois qu'il est dépassé, on ne peut plus le rattraper.

Idée fondamentale   Le moment juste, l’instant opportun à saisir.
Un temps qualitatif, non mesuré mais ressenti comme porteur d’enjeu ou de grâce.
Le temps qualitatif, le moment opportun

Kairos désigne le bon moment, l’instant juste, la fenêtre d’opportunité qu’il faut saisir.
C’est un temps dense, significatif.

Caractéristiques de Kairos

·         qualitatif

·         non mesurable

·         moment critique ou décisif

·         subjectif : dépend d’une situation, d’une personne

·         porteur de sens, d’intuition, d’inspiration

C’est le temps opportun.

Le moment où une action devient possible, où “c’est maintenant”.

Images symboliques

·         Dans l’art grec, Kairos est un jeune homme ailé avec une touffe de cheveux sur le front :
→ Il faut le saisir quand il passe, car une fois passé, on ne peut plus l’attraper (sa nuque est lisse).

Exemples en français

·         “C’est le moment.”

·         “Le moment propice.”

·         “L’occasion favorable.”

·         “Il faut saisir sa chance.”

  d) Quatrième mot du temps   4. Αἰών – Aión (souvent transcrit “aion”)

(aion / aiôn (αἰών).)

Étymologie

  • Grec αἰών : âge, éternité, durée de vie.
  • Dérive probablement de la racine indo-européenne aiw- = “durée vitale”, “vie”, que l’on retrouve dans latin aevum → “éon”, “éternité”, “âge”.

Idée fondamentale  Le temps total, un âge ou une ère, parfois même l’éternité.
Un temps cosmique, existentiel, presque spirituel.

·         e Temps Long et Cyclique : Contrairement au temps linéaire et mesurable (Chronos), Aiôn représente le temps des cycles éternels et de la répétition (les saisons, la respiration, la succession des âges). C'est le temps qui n'a ni début ni fin.

·         L'Éternité ou la Très Longue Durée : Aiôn est souvent traduit par « éternité » ou « âge/ère » (au sens d'une période indéfiniment longue ou cosmique).

2. Le Terme Dérivé : Éon (L'Usage Français Dominant)

Le terme Aiôn a donné le mot français Éon (ou æon), qui est sa transcription latine, et que l'on retrouve dans deux domaines précis :

A. En Géologie 🌎

·         L'éon est la plus grande unité de temps dans l'échelle des temps géologiques (par exemple, l'Éon Phanérozoïque, qui couvre les derniers 541 millions d'années).

·         Il représente ici une durée de temps extrêmement longue et indéterminée, se rapprochant de l'idée d'une « ère » cosmique ou terrestre.

B. En Théologie et Gnose 🙏

·         Les Éons (au pluriel) sont des entités mythiques ou spirituelles dans certaines doctrines chrétiennes primitives et surtout dans le Gnosticisme.

·         .

3. Usage Biblique

Dans les traductions de la Bible (notamment le Nouveau Testament écrit en grec koinè), le terme aiôn est traduit par :

·         Siècle(s)

·         Monde (dans l'expression "la fin du monde/siècle", synthéleia tou aiônos)

·         À jamais / Éternellement (dans l'expression eis tous aiônas tôn aiônôn =

 


Terme

Langue

Sens principal

Nature

Tempus

Latin

Temps découpé, mesurable

        Quantitatif

Chronos

Grec                

Temps qui s’écoule régulièrement

        Quantitatif

Kairos

Grec

Instant opportun, moment favorable

        Qualitatif

Aion

Grec

Âge, époque, éternité

        Cosmique / spirituel


 

 2) Comment les philosophes se sont ils emparés de cette notion du temps ?

« Si personne ne me demande ce qu'est le temps, je sais ce qu'il est ; et si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus

ST Augustin

Deux grandes visions du temps, mais nous nous arrêterons sur la seconde

Rappel:  Deux types de temps le temps cyclique et le temps linaire


Le temps cyclique

Le temps cyclique est une conception du temps basée sur l'idée d'un éternel recommencement et de la récurrence de cycles (semblable à une roue

 Dans cette perspective, l'univers, la nature et les événements humains se répètent selon des schémas prévisibles, sans un commencement unique ni une fin définitive.

 Caractéristiques Clés du Temps Cyclique

·         Récurrence et Répétition : Les événements se reproduisent de manière périodique et selon un même processus. Tout déclin ou progrès est considéré comme temporaire, faisant partie d'un cycle plus vaste.

·         Absence de Commencement et de Fin : Le temps est souvent vu comme une boucle où le passé, le présent et l'avenir se confondent dans le cycle de l'éternel retour.

·         Ordre Cosmique Supérieur : Les actions humaines sont soumises à un ordre cosmique qui régit les cycles.

·         Exemples Naturels : Cette vision est souvent inspirée par les phénomènes naturels qui se répètent inlassablement :

o    Le cycle des saisons (printemps, été, automne, hiver).

o    Le cycle des jours et des nuits.

o    Les phases de la lune ou la révolution de la Terre.

 

🏛️ Temps Cyclique en Philosophie et Histoire

Cette conception s'oppose traditionnellement au temps linéaire (celui de la flèche, courant en Occident, notamment dans les traditions judéo-chrétiennes et dans la science moderne, qui postule un début, une fin et une progression continue).

·         Antiquité : Les civilisations antiques, comme les Grecs (Platon, Marc Aurèle) et les Mayas ou les Aztèques, avaient souvent une vision cyclique ou circulaire du temps.

·         Religions Orientales : Le temps est perçu comme cyclique dans des traditions comme l'hindouisme, avec ses divisions en grands âges (comme les yuga : Satya Yuga, Treta Yuga, Dvapara Yuga, Kali Yuga). La mort n'est pas une fin définitive, mais fait partie du cycle temporel menant à la renaissance.

Certains concepts modernes proposent une synthèse, comme la spirale du temps, qui combine l'idée de retour circulaire avec un léger décalage linéaire, impliquant une répétition qui n'est jamais absolument identique.

 

I Le temps comme mouvement, comme devenir

Le temps comme ordre du cosmos

a)Le temps comme devenir (Héraclite)/ et les stoiciens

Tout change.
Pour Héraclite, « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».
« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, car ce n’est plus le même fleuve et ce n’est plus le même homme. » Héraclite (philosophe grec)
→ Le temps n’est pas un cadre fixe : c’est le mouvement même du réel, un flux permanent.
Le présent n’est qu’un passage entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore

On retrouve cette conception du temps chez les stoïciens :

La conception du temps chez les Stoïciens, et particulièrement chez Marc Aurèle, est fondamentale pour leur éthique. Elle met l'accent sur la limitation de notre contrôle et l'importance de l'instant présent.

Écoulement Inexorable et Fatalisme : Le temps est perçu comme un écoulement inexorable (un "torrent qui entraîne tout" selon Marc Aurèle). Tout change, se transforme et passe dans l'oubli. Cette conscience de la brièveté de la vie et de la mutabilité universelle (le panta en metabolè) doit inciter à l'action immédiate et à ne pas se laisser distraire. Le fatalisme stoïcien (le Destin) rappelle que les événements extérieurs qui surviennent dans le temps ne dépendent pas de nous et doivent être acceptés.

 

Le Seul Temps Réel est le Présent (l'Instant) : Le passé est révolu et échappe définitivement à notre contrôle. L'avenir est incertain et ne dépend pas directement de nous. Marc Aurèle insiste sur le fait que nous ne pouvons perdre ni le passé ni l'avenir, car nous ne les possédons pas.

« ... on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ; comment en effet pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? » (Marc Aurèle, Pensées, II, 14).

Concentration sur le Présent : C'est dans l'instant présent que réside notre seul véritable pouvoir d'agir et d'exercer notre volonté morale

« Le bonheur de ta vie dépend de la qualité de tes pensées »

B) Le temps linéaire et la conception du temps d’Harmut Rosa

L’accélération du temps

Hartmut Rosa est un sociologue et philosophe allemand dont l'œuvre majeure porte sur la question de l'accélération sociale et ses conséquences sur la vie moderne. Rosa conceptualise l'accélération comme la force motrice de la modernité qui, paradoxalement, nous vole le temps que ces mêmes avancées techniques sont censées nous faire gagner.

Plus nous voulons gagner du temps et plus nous en manquons 

Rosa soutient que la modernité est fondamentalement caractérisée par un processus d'accélération généralisée qui se manifeste sur trois dimensions principales :

1.      Accélération Technique (Technological Acceleration) :

o    Augmentation de la vitesse des processus de production, de transport et de communication.

o    Exemples : La vitesse des avions, la rapidité des transactions financières, l'instantanéité des échanges numériques.

2.      Accélération du Changement Social (Acceleration of Social Change) :

o    Les modèles d'action, les relations sociales, les valeurs et les institutions deviennent obsolètes plus rapidement.

o    Le rythme de transformation dans les domaines du travail, de la famille, de la politique et de l'identité individuelle est plus élevé.

o    Exemples : Changement de métier plus fréquent, évolution rapide des modes de vie et des normes sociales.

3.      Accélération du Rythme de Vie (Acceleration of the Pace of Life) :

o    La pression pour effectuer plus d'actions ou d'expériences par unité de temps.

o    Le sentiment subjectif d'être toujours pressé et de courir après le temps.

 

Le résultat de cette accélération constante est le sentiment que le temps devient “hors de portée” (Entzug des Zeitraumes), engendrant un manque de temps chronique (le syndrome de l'épuisement temporel).

L'Aliénation : L'individu est déconnecté de son environnement, de ses propres désirs et de ses actions, car il ne peut plus se synchroniser avec le monde qui va trop vite. Il est contraint de toujours optimiser et planifier.

La Résonance (Axe de Solution) : Pour Rosa, la solution à cette aliénation n'est pas de ralentir l'accélération (qu'il juge irréversible), mais de chercher des moments de "Résonance" (Resonanz). La résonance est une expérience où l'individu se sent touché et capable de répondre au monde (et vice-versa), créant un moment de "temps plein" et de disponibilité qui rompt avec le sentiment d'aliénation temporelle.

Dès lors, dans un monde obsédé par l’accélération et la performance, le temps devient un adversaire, et gagner du temps possède une valeur intrinsèque. On cherche à aller plus vite pour aller plus vite, sans même parfois même plus savoir pourquoi.

Mais alors paradoxalement, plus nous voulons gagner du temps, plus nous en manquons.

À la fois parce que cet engrenage nous plonge dans une dynamique où nous cherchons sans cesse à optimiser notre temps et faisons donc l’expérience de son manque, ce que nomme Hartmut Rosa la “famine temporelle”. Mais aussi parce que sous prétexte d’économiser du temps, nous avons perdu celui qui compte : celui qui donne du sens.

En effet,  cette accélération transforme en profondeur notre rapport intime au temps. Lorsque chaque instant est mesuré, optimisé, saturé, il ne reste plus de place pour la maturation, l’imprévu, ou la créativité. Nous cessons d’habiter le temps, soit nous l’appréhendons comme une ressource, une matière première comme une autre qu’il s’agit d’optimiser, soit nous le subissons comme une force extérieure qui nous met au pas.

Hartmut Rosa parle alors d’aliénation temporelle : nous ne possédons plus notre temps, il nous échappe et nous ne pouvons plus nous reconnaître dans ce que nous faisons car nous obéissons simplement à cette injonction d’accélération. Cette aliénation n’épargne aucun secteur : cadres surmenés, travailleurs précaires, indépendants harcelés par leurs propres injonctions à la performance. Partout, l’illusion d’une productivité infinie épuise corps et esprits.

2)  Le temps intérieur ou psychique

 A  Avec st Augustin le temps intérieur et le temps psychique ou psychologique apparait

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ? Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. » Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI

 

Le temps est un être instable, où les instants se succèdent sans arrêt, qui ne s’appréhende qu’au présent, en dépit des 3 instances (passé, présent, futur) par lesquelles nous le divisons, et qui n’a d’existence que dans notre esprit ou conscience, c’est-à-dire qu’il s’enracine dans notre subjectivité.

Toute la réalité du temps tient dans les 3 modes selon lesquels nous temporalisons le présent : la mémoire, la perception, l’attente. Le temps est donc pour nous une triple action de l’esprit. On dit qu’il y a 3 temps alors qu’en fait, il n’y en a qu’un seul. Le temps n’est donc pas un être, ni même un lieu dans lequel se déploieraient toutes choses. Le temps n’existe pas en soi.

 C’est notre esprit qui pense et conçoit le temps. Ainsi, songer au passé, rêver à l’avenir, saisir le présent qui nous échappe, c’est faire l’expérience de l’humanité dans sa dimension finie, donc éprouver notre propre contingence.

. Qu’est-ce que le temps psychique ?

C’est le temps vécu. Il dépend :

·         de notre état émotionnel,

·         de notre attention,

·         de nos désirs et peurs,

·         de nos souvenirs,

·         de notre inconscient.

On peut donc dire que chaque personne a son propre temps.

Le temps psychique ne s’écoule pas de façon régulière

Il peut :s’accélérer (quand on est joyeux, absorbé),ralentir (quand on s’ennuie, qu'on attend),se suspendre (dans le choc ou la sidération),boucler (ruminations, souvenirs obsédants).

C’est pourquoi une minute peut paraître interminable, et une heure peut passer en un éclair.

. En psychanalyse

Le temps psychique est essentiel :L’inconscient n’a pas de temporalité linéaire : les expériences anciennes (souvent infantiles) peuvent revenir comme si elles étaient présentes aujourd’hui.Les désirs et conflits refoulés « reviennent à la surface » sans tenir compte du temps réel.

Le rêve condense passé et présent dans un temps non chronologique.

Freud parlait d’un « temps hors du temps » dans l’inconscient.

 Dans le vécu subjectif : quelques exemples

·         Deuil : le temps semble figé, lourd.

·         Dépression : sentiment que le temps n'avance pas.

·         Amour : accélération ou suspension du temps.

·         Traumatisme : effondrement du temps réel, impressions figées.

·         Vieillissement : le temps subjectif s’accélère (nouveauté, routines, mémoire).

. Pourquoi cela importe ?

Comprendre son temps psychique permet :

·         de mieux saisir ses émotions,

·         d’accueillir les phases où le temps « résiste »,

·         de reconnaître les moments où on vit trop dans le passé (ruminations) ou le futur (anxiété),

·         de respecter son propre rythme dans la guérison, la création, le travail.

B Le temps chez Pascal :

Cette dimension du temps nous amène à la pensée de Pascal,  à sa vision tragique de l’homme et du temps.

 « Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C’est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu’on ne pense presque jamais à la vie présente et à l’instant où l’on vit, mais à celui où l’on vivra ».

fragment Vanité n° 33 / 38 – 

 

 Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

Le temps chez Pascal : une pensée du présent impossible

Pour Pascal, le rapport humain au temps est marqué par une incapacité à vivre le présent. L’homme est toujours ailleurs : dans le passé qu’il regrette, ou dans le futur qu’il espère. Cette fuite permanente est au cœur de la condition humaine.

Le présent : seul réel… mais insaisissable

Pascal affirme que le présent est le seul temps qui existe réellement, puisque le passé n’est plus et le futur n’est pas encore.
Pourtant, l’être humain ne sait pas y habiter.

« Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre. Et, disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
(Pensées, B172 – Laf. 47)

L’homme reporte toujours la vraie vie à plus tard. Le présent ne sert que de passage vers l’avenir.

. Le divertissement : fuite hors du temps présent

Le divertissement chez Pascal n’est pas le loisir moderne, mais tout ce qui nous détourne de nous-mêmes et de notre condition (la chasse, le pouvoir, les jeux, les conversations mondaines…).

Le divertissement est une stratégie pour ne pas penser au temps, et surtout pour éviter la confrontation avec :la fragilité de la vie,la certitude de la mort, la misère de la condition humaine sans Dieu

En se divertissant, l’homme s’absorbe dans l’activité et oublie sa situation temporelle.

 Le futur : illusion et espérance vaine

Pour Pascal, nous sommes dévorés par l’avenir : réussite, santé, argent, bonheur, paix…
Mais cette anticipation est une illusion.

« Nous ne tenons jamais au temps présent. [...] Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre. »

Cette projection continue nous fait manquer la seule réalité : le moment présent.
Le futur devient une idole mentale.

 Le passé : empêchement et nostalgie

Pascal insiste moins sur le passé que sur le futur, mais il note que nous en sommes étouffés : remords regrets mémoire blessée comparaison nostalgique

Nous sommes “tirés” en arrière autant que “poussés” en avant.

La condition humaine : un être « entre deux rien »

Pour Pascal, le temps révèle la misère et la grandeur de l’homme.

L’homme est pris entre deux néants :

  • néant du passé
  • néant du futur

Il n’a que l’instant présent pour exister, et pourtant il n’y tient jamais.

Cette tension inscrit l’homme dans une condition tragique, tempérée seulement par la possibilité du salut.

 Le temps et la grâce : seul moment décisif

Pour Pascal, la seule manière de vivre authentiquement le temps est de recevoir la grâce, ici et maintenant.

  • Le présent devient alors le lieu de la rencontre avec Dieu.
  • L’homme cesse de courir vers un futur illusoire.
  • Il cesse aussi de se distraire.

Pascal rejoint ici une intuition chrétienne très forte : le présent est le lieu du salut.

Le temps psychique désigne la manière dont notre esprit vit, ressent et organise le temps. Ce n’est pas le temps mesuré par l’horloge (temps chronologique), mais le temps intérieur, subjectif, lié à nos émotions, notre mémoire, notre inconscient et nos attentes.

 

II Et Dieu dans tout cela ?  Quelle est sa relation au temps ?

A Selon la théologie : Dieu est :

 -Créateur et Souverain : Dieu a créé l'Univers, la Terre, la vie et le temps, et il est le maître de tout.

 -Éternel et Tout-Puissant : Il n'a ni début ni fin, et il possède une puissance illimitée.

 -Amour : La Révélation, notamment par Jésus-Christ, insiste sur la nature d'amour de Dieu.

 -Simplicité Divine : Son existence et sa nature sont une seule et même chose (être, connaître, aimer et créer sont identiques en Lui).

-Transcendant et Immanent : Il transcende les limitations humaines (ni homme, ni femme, ni lié à un corps, pur esprit), mais il est aussi présent et agit dans sa Création et dans la vie des hommes.

Les Attributs de Dieu (L'Être de Dieu) : La théologie explore les qualités essentielles de Dieu, telles que :

·         Unicité/Unité: Il n'y a qu'un seul Dieu.

·         Omnipotence: Tout-puissance.

·         Omniscience: Toute-connaissance.

·         Omniprésence: Présence partout.

·         Amour, Justice, Miséricorde, Sainteté.

 

B la patience de Dieu

Le point de rencontre entre Dieu et les hommes dans le temps est la manifestation de la patience de Dieu, appelée Longanimité de Dieu, ou lenteur à la colère. C’est une thème majeur de l’ancien testament.

Exode «  Yavhé Dieu de tendresse et de pitié lent à la colère riche en fidélité et loyauté »

Dans les Psaumes «  Lent à la colère et plein d’amour »

Le livre de Jonas que l’on va lire illustre la patience excessive de Dieu.

Dieu pratique la pédagogie de la lenteur.

Il n’agit pas dans l’immédiateté, mais dans la durée de l’histoire.

Dans le Nouveau Testament, La patience de Dieu est présente partout : C’est la volonté de laisser du temps à l homme pour sa conversion.

On pense à la parabole du fils prodigue, à l’attente aimante du père.

La patience de Dieu est le visage de sa miséricorde. Il attend le moment juste pour l homme, son Kairos.

La patience de Dieu est l’expression de son amour qui donne du temps à l homme.

 

III  Comment lier temps et création ?

A. La création comme origine du temps

·         Le temps n’existe pas avant la création.
Créer le monde, c’est créer en même temps un avant / après, un déroulement, une succession.
→ Avant la création, il n’y a pas de « moment », car il n’y a pas le temps.

Le temps naît avec le monde créé, comme une forme de mouvement, de changement, de devenir. Dans Genèse 1, Dieu crée la lumière, la séparation du jour et de la nuit, puis les luminaires (soleil, lune, étoiles) « pour marquer les temps, les jours et les années » (Gn 1,14).

Cela signifie :

·         le temps fait partie de la création ;

·         le temps n’existe pas avant l’acte créateur ;

·         le temps est un don ordonné, pas un chaos.

La Bible ne décrit pas un temps circulaire (comme certaines cosmologies antiques), mais un temps qui commence et qui se dirige vers un but.

. Le temps comme rythme : structure en jours

Les « jours » de la création ne sont pas des mesures littérales, mais des unités structurantes :

·         rythme,

·         alternance,

·         ordre,

·         organisation.

Le monde créé est rythmé, et ce rythme devient fondamental dans toute la Bible :
jour / nuit, semailles / moisson, sabbat / travail.

 

Augustin résume cela ainsi :

« Le temps lui-même a été créé. »

a. Le temps comme condition de la création

Dans un sens plus philosophique :

·         Créer, c’est faire apparaître quelque chose qui n’était pas : la création présuppose donc une structure temporelle.

·         Toute réalité créée est muable, finie, inachevée, inscrite dans le devenir.

Ainsi, le temps devient le cadre dans lequel les créatures se déploient :
un espace de croissance, de transformation, d’histoire.

b. La création comme événement qui donne un sens au temps

·         Le temps n’est pas seulement une succession vide : il devient direction, histoire, orientation.

·         Dans les philosophies téléologiques (Aristote, Thomas d’Aquin), la création implique une direction vers un but.

·         Dans la Bible, le temps devient le lieu où s’accomplit une relation entre Dieu et l’humanité.

c. Le temps comme histoire

Dès la Genèse, le temps devient un cadre narratif :

·         Adam et Ève,

·         Caïn et Abel,

·         Noé,

·         Abraham…

→ Le temps n’est pas répétition mais histoire, un dialogue entre Dieu et l’humain.

Le Dieu de la Bible entre dans le temps, parle, promet, se révèle au fil des générations.

·          

Ainsi, la création confère au temps une dimension narrative :
le temps devient une histoire, non un simple déroulement mécanique.

 

B. Temps et liberté

A. Le temps comme condition de la liberté

La liberté humaine ne peut s’exercer que dans le temps :

·         Être libre, c’est pouvoir choisir, mais choisir implique une succession :
penser – décider – agir – assumer.

·         Le temps ouvre un champ de possibles : demain n’est pas encore écrit.

Sartre dira :

« L’homme est liberté parce qu’il est projet. »
Or le projet n’existe que dans le temps.

B. Le temps comme épreuve de la liberté

Le temps impose aussi :

·         des limites (on ne peut pas tout faire, ni revenir en arrière)

·         des conséquences (les choix se sédimentent)

·         l’irréversibilité (ce qui est fait est fait)

La liberté se déploie donc dans un cadre non choisi, mais elle doit s’y assumer.

C. Liberté et temporalité intérieure

Henri Bergson et Paul Ricœur montrent que la liberté s’enracine dans la durée vécue :

·         Le temps n’est pas seulement objectif ; il est subjectif, « durée », vécu intérieur.

·         C’est dans ce temps-là que surgit la création personnelle : l’invention, la décision, la responsabilité.

La liberté n’est pas simplement choisir parmi des options déjà là :
elle est création de soi dans le temps.

 

C. Lien entre les deux thèmes : créer dans le temps, créer le temps dans la Bible

·         Du côté de Dieu (ou du principe premier) :
Créer le monde, c’est créer le temps.

·         Du côté de l’homme :
Être libre, c’est créer dans le temps.

Autrement dit :

·         La création institue le temps.

·         Le temps permet la liberté.

·         La liberté crée du nouveau dans le temps (œuvres, actes, histoire).

C’est pourquoi on peut dire que le temps est un espace d’ouverture :
ouverture de la création, ouverture de la liberté, ouverture du sens.

·         le temps où Dieu intervient ;

·         le temps décisif d’un choix ;

·         le moment de grâce ou de conversion.

Exemples dans le NT :

·         « Le temps (kairos) est accompli » (Mc 1,15) ;

·         « C’est maintenant le moment favorable (kairos) » (2 Co 6,2).

Kairos n’est pas mesuré : il est qualifié.
Il représente la densité de sens d’un moment.

 Genèse et Kairos : Dieu crée un temps ouvert à la rencontre

Dans la Genèse, le sabbat (jour 7) n’est pas seulement un arrêt chronologique :
c’est un kairos de Dieu, un temps de plénitude, un temps « mis à part ».

Le temps biblique s’organise donc en deux plans :

Chronos : le temps du monde

·         cycles naturels

·         succession des jours

·         devenir de la création

·         histoire humaine

Kairos : le temps de Dieu dans le temps des hommes

·         visitation

·         appel

·         alliance

·         accomplissement

·         salut

Le génie de la Bible est d’articuler les deux :
Dieu agit dans le chronos par des kairoi.

Une vision théologique : temps, création et liberté

La Bible voit le temps :

·         comme créé (don),

·         comme rythmé (ordre),

·         comme orienté (promesse),

·         comme habité (Dieu y entre),

·         comme ouvert (l’humain peut répondre).

→ Le temps devient le lieu de la relation et de la liberté.
Dieu crée un monde où l’humain peut choisir, agir, répondre, se convertir.

Le temps n’est pas seulement une durée :
c’est la scène du dialogue entre Dieu et son peuple.

 

Pour conclure :

Créer le monde , c’est créer le temps.Le temps devient le lieu de la relation et de la liberté.

Dieu créé un monde où l humain peut choisir, agir, répondre , se convertir.

Pour l homme être libre, c’est créer dans le temps.

Le temps est un espace où la liberté la vie et la relation se déploient.

C’est là que l’homme peut cultiver sa relation créatrice à Dieu, dans la fécondité de son amour et dans la bienveillance de sa patience.